• 3 octobre 2023

De leur centre-ville à leurs périphéries, les métropoles s’interrogent sur les meilleures façons de limiter l’étalement urbain tout en continuant de se développer et d’offrir des milieux de vie habitables, verts et durables qui renforcent le tissu social.

Et si la solution dont nous avons besoin se trouvait là, sous nos pieds, à l’un des endroits les plus improbables de nos villes?

Les zones industrielles ont longtemps eu une vocation monofonctionnelle, servant à accueillir des activités de production, de fabrication, d’assemblage, d’entreposage et de distribution. Après avoir réaménagé et recyclé leurs bâtiments obsolètes, nous nous attardons maintenant à leurs terrains en friche et à la manière dont ils peuvent devenir des espaces de beauté, de biodiversité et de bien-être reconnectés à la vie urbaine.

Étude de cas : l’exemple de Calgary

Au fur et à mesure que les villes évoluent et se densifient, leur valeur foncière change en raison des principes d’aménagement urbain, de la croissance démographique, de la densité et du zonage. On assiste alors à des changements de valeurs au sein de la société.

Dans le cadre d’une charrette de conception sur le potentiel de développement des parcs industriels, l’équipe de notre studio de Calgary a cherché à réintégrer les terrains industriels au tissu de leur ville en réhabilitant et réutilisant l’infrastructure existante.

Qu’ils exercent leur métier dans une usine ou dans une tour au centre-ville, les employés veulent de meilleurs environnements de travail. Au cours des deux dernières décennies, les architectes et les designers d’intérieur ont réinventé les bureaux en les rendant plus ouverts et plus propices à la collaboration, mais les installations industrielles, elles, sont demeurées pour la plupart inchangées.

Même si de plus en plus de personnes travaillent depuis leur domicile ou profitent d’un mode de travail hybride, nombreuses sont celles qui, par la nature de leur emploi, n’ont pas cette possibilité. La réutilisation adaptative des friches industrielles permet de mettre en place des solutions durables qui tiennent compte de cette réalité. Ainsi, les sites dont le sol et l’air sont peu contaminés deviennent des trésors insoupçonnés, porteurs de possibilités nouvelles et prometteuses tant pour les personnes qui y ont autrefois travaillé que pour le reste de la population.

Pour Grace Coulter Sherlock, architecte, associée et directrice régionale, Ouest du Canada, le fait de mieux comprendre nos responsabilités à l’égard des sites contaminés et les politiques qui s’y rapportent suffirait à changer notre perception quant à la valeur des terrains industriels.

« Les concepts issus de cette charrette ont démontré qu’il est possible de créer de meilleurs espaces de travail dans des quartiers qui privilégient les activités industrielles, et qui, dans de nombreux cas, nécessitent la présence physique d’employés, souligne-t-elle. De telles conceptions créent une valeur dans des secteurs qui traditionnellement négligeaient la dimension esthétique, laquelle est reconnue pour sa capacité à améliorer l’image de la marque, rendre le personnel plus heureux et augmenter la productivité. La fierté et l’attachement des gens à leur lieu de travail ont un impact considérable. »

Afin de créer des environnements dynamiques pour ces groupes démographiques – même s’ils ne sont utilisés que quelques heures par jour –, l’équipe a cherché à modifier la façon dont les espaces industriels sont perçus, dans l’intérêt des personnes qui y travaillent et de celles qui seraient susceptibles de les trouver attrayants pour d’autres usages.

« Les centres-villes jouissent d’un traitement expérientiel unique à travers une foule d’installations et d’aménagements, mais dans les contextes industriels, on constate des inégalités quant à l’attention portée à l’expérience des employés et des usagers », explique Melissa Cowan, associée et directrice de conception à notre studio de Calgary. 

« Alors que beaucoup d’entre nous profitent des nouveaux avantages du travail à distance, les travailleurs du secteur industriel doivent se rendent quotidiennement dans certaines des zones les plus isolées et les moins bien desservies de nos villes. »

Tout le monde n’a pas la possibilité de travailler au centre-ville. Il convient de se demander : en accordant la priorité à la revitalisation des quartiers centraux, qui en bénéficie vraiment et qui est laissé pour compte?

Il nous faut une vision des communautés qui intègre mieux les secteurs résidentiel, commercial et industriel, en les inscrivant dans les limites de la ville plutôt qu’en les déployant vers l’extérieur. Une vision qui limite l’utilisation de l’automobile et permet aux gens de vivre, de travailler et de se divertir dans un cadre dynamique.

Pour une plus grande inclusion communautaire

« Les sites industriels présentent autant d’avantages que de contraintes. Leurs vastes terrains sont souvent situés à proximité d’infrastructures routières et autoroutières, et leurs bâtiments ont une empreinte écologique élevée : hétérogénéité des environnements bâtis, façades peu perméables, îlots de chaleur importants, espaces sous-utilisés, faible biodiversité, domaines publics parfois hostiles… La liste est longue », indique Ophélie Chabant, chargée de projet en urbanisme au sein de notre équipe.

Les réaménager leur donnerait donc une nouvelle valeur pour les communautés et les promoteurs immobiliers. Dans l’étude de cas de Calgary réalisée par Grace, Melissa et une équipe d’architectes stagiaires, les anciennes voies ferrées ont été réimaginées en sentiers, la mobilité active et les déplacements intermodaux ont été encouragés, des zones d’activités communautaires comme des marchés fermiers, des terrains de sport et des aires de jeux ont été créées à côté de terrains revitalisés par des espaces verts et des infrastructures bleues.

Avec des espaces appropriables comme ceux-ci, les entreprises industrielles peuvent partager des activités attrayantes avec leurs voisins ou proposer des initiatives s’adressant directement aux consommateurs (pensez aux brasseries avec des pubs, aux bouchers avec des restaurants de grillades, ou aux grossistes avec des cafés). Elles seront ainsi en mesure de mieux servir leurs employés, tout en attirant une clientèle et des revenus nouveaux.

« Les zones industrielles sont conçues de manière pragmatique et flexible, avec une faible densité de sites, ce qui laisse une grande marge de manœuvre pour repenser les espaces dans une approche additive et adaptative », précise Melissa Cowan.

« Bon nombre de ces zones se trouvent à l’intérieur des limites du centre-ville et à proximité de communautés dynamiques, intégrées et bien desservies. Il est donc possible de les adapter et de les reconnecter au tissu urbain existant en créant des catalyseurs de changement axés sur l’expérience humaine. »

Par ailleurs, les terrains industriels sont souvent la source d’îlots de pollution concentrés et d’un trafic accru, avec des besoins et des coûts d’infrastructure spécifiques. De tels changements permettent de relever les défis auxquels les villes sont confrontées en matière de croissance durable et de conciliation entre les communautés et quartiers résidentiels, d’une part, et les secteurs industriels importants, d’autre part.

De la monofonctionnalité à la multifonctionnalité

Dans l’imaginaire collectif, les sites industriels sont des lieux de labeur où l’horodateur régit la vie ouvrière. Aujourd’hui, le potentiel qu’ils recèlent en fait un objet de curiosité et de possibilité pour les architectes. Comment célébrer leur vocation d’origine à travers de nouveaux usages plus respectueux de l’environnement, mieux adaptés aux piétons et aux transports en commun, afin de créer une expérience à échelle humaine dont tout le monde peut profiter?

Dans une volonté de (re)développer durablement les anciennes zones industrielles, nous avons également collaboré avec le Bureau du design de Montréal à la recherche d’idées novatrices pour donner un nouveau souffle à ces lieux.

Résultat? Les Cahiers de bonnes pratiques pour la qualité en design et en architecture des projets industriels montréalais offrent des pistes de solution concrètes, réparties en six catégories exploitables, pour orienter le réaménagement de terrains industriels :

  • Résilience : Augmenter la résilience des milieux urbains en recourant à des stratégies comme la conception bioclimatique, l’efficacité énergétique, l’agriculture urbaine, des aménagements paysagers qui atténuent les effets du changement climatique, la gestion des eaux pluviales, etc.
  • Environnement : Réduire l’empreinte carbone en misant sur l’utilisation de matériaux durables, le recyclage, la préservation de la biodiversité par l’aménagement de corridors écologiques, la décontamination des sols et la mise en place de réseaux de mobilité active et de transports publics.
  • Économie : Réaménager les terrains industriels de manière à ce qu’ils contribuent à la prospérité de leur quartier et redeviennent attrayants par la valorisation de leurs fonctions d’origine, la création d’espaces publics appropriables et l’intégration de styles et matériaux intemporels.
  • Culture : Préserver l’histoire et les caractéristiques uniques des sites industriels en les intégrant au paysage urbain à travers des places publiques et des espaces verts, tout en encourageant une vie culturelle et artistique riche.
  • Équité, diversité et inclusion : Ouvrir le site à toutes les communautés, quelle que soit son évolution, notamment en démocratisant l’accès aux espaces verts comme les parcs et les rivages, en adoptant des conceptions universelles en matière de mobilité et d’orientation, et en créant des lieux de sociabilisation pour les loisirs et la vie communautaire.
  • Santé et bien-être : Favoriser, à travers l’espace, la santé émotionnelle et physique de même que le sentiment d’appartenance et d’accomplissement par des gestes comme une attention portée à l’acoustique et au confort, une conception biophilique, un accès à des aliments frais, un environnement sécurisant et la promotion d’un mode de vie sain.

Pour Ophélie Chabant, ces Cahiers faciliteront l’identification et la mise en œuvre des actions les plus judicieuses pour la réhabilitation des terrains industriels de Montréal.

« Des études comme celles-ci inspirent la planification et les exercices de réflexion pour d’éventuels développements à travers des projets exemplaires locaux comme internationaux, explique-t-elle. Elles permettent de créer une culture du design autour des projets industriels, en se concentrant sur la recherche de réponses innovantes et durables pour augmenter notre résilience aux changements climatiques et s’attaquer aux enjeux tels que la contamination des sols et de l’eau, la production de déchets, la pollution sonore et le vivre-ensemble. »

Un design au service d’objectifs renouvelés

Ces pistes d’action pour la revalorisation des friches industrielles sont loin d’être des solutions toutes faites, mais offrent néanmoins des processus et des approches pour aider les villes à résoudre le problème des terrains contaminés.

Qu’elles emploient une main-d’œuvre nombreuse ou qu’elles se tournent vers l’automatisation, les industries exploitant ces sites nécessitent des infrastructures colossales. Bien souvent, cela favorise une monoculture hermétique aux possibilités de développer une deuxième ou troisième dimension pour la vie urbaine et l’animation publique.

Les implications sont toutefois considérables : les villes qui opèrent des transitions durables en consacrant de vastes terrains à des parcs de conversion énergétique pour l’éolien et le solaire doivent également réfléchir à la manière dont ces sites peuvent accueillir la population.

 

Les plans d’ensemble des secteurs Bridge-Bonaventure et Dominion Bridge montrent comment le développement des friches industrielles peut rétablir des liens inclusifs et verts avec la ville. Apprenez-en plus sur la façon dont notre équipe de design urbain transforme ces projets en milieux de vie durables.